1. La théorie générale des systèmes (Bertalanffy)
Biologiste de formation, savant au savoir encyclopédique, Ludwig von Bertalanffy s’intéresse tôt à la conception de l’organisme comme système ouvert. Il participe à l’émergence de la théorie « holiste » de la vie et de la nature. Sa théorie de la biologie est à la base de sa théorie générale des systèmes. C’est dans ce cadre que le scientifique est amené à explorer les divers champs d’application de sa théorie – psychologie, sociologie ou histoire – comme autant de niveaux d’organisation. Le paradigme systémique conçoit à la fois la matière et l’esprit comme les éléments indissociables d’un processus évolutif qui se développe de façon non-linéaire dans un système complexe. Par « théorie générale des systèmes », il ne faut donc pas entendre une théorie particulière (comme la théorie des nombres complexes), mais un modèle pouvant s’illustrer dans diverses branches du savoir (comme la théorie de l’évolution).
Il y a en fait trois niveaux d’analyse à distinguer :
a. La science des systèmes, consistant à la fois dans un étude des systèmes particuliers dans les différentes sciences et une théorie générale des systèmes comme ensemble de principes s’appliquant à tous les systèmes. L’idée essentielle ici est que l’identification et l’analyse des éléments ne suffisent pas pour comprendre une totalité (comme un organisme ou une société) ; il faut encore étudier leurs relations
Bertalanffy s’est attaché à mettre en lumière les correspondances et les isomorphismes des systèmes en général : c’est tout l’objet d’une théorie générale des systèmes.
b. La technologie des systèmes, concernant à la fois les propriétés des hardwares et les principes de développement des softwares. Les problèmes techniques, notamment dans l’organisation et la gestion des phénomènes sociaux globaux (pollutions écologiques, réformes éducation, les régulations monétaires et économiques, relations internationales), constituent des problèmes incluant un grand nombre de variables en interrelation. Des théories « globales » comme la théorie cybernétique, la théorie de l’information, la théorie des jeux et de la décision, la théorie des circuits et des files d’attente, etc., en sont des illustrations. De telles théories ne sont pas « fermées », spécifiques, mais au contraire interdisciplinaires.
c. La philosophie des systèmes, promouvant le nouveau paradigme systémique, à côté du paradigme analytique et mécaniste de la science classique. La systémique constitue, selon les propres termes de Bertalanffy, « une nouvelle philosophie de la nature », opposée au lois aveugles du mécanisme, au profit d’une vision du « monde comme une grande organisation ». Une telle philosophie doit par exemple soigneusement distinguer systèmes réels (une galaxie, une chien, une cellule), qui existent indépendamment de l’observateur, systèmes conceptuels (théories logiques, mathématiques), qui sont des constructions symboliques, et systèmes abstraits (les théories expérimentales), comme cette sous-classe particulière des systèmes conceptuels qui correspondent à la réalité. À noter, à la suite des travaux sur la psychologie de la forme et les déterminismes culturels, que la différence entre systèmes réels et systèmes conceptuels est loin d’être tranchée. Cette ontologie des systèmes ouvre donc sur une épistémologie, réfléchissant sur le statut de l’être connaissant, le rapport observateur/observé, les limites du réductionnisme, etc. L’horizon ultime est alors de comprendre la culture comme un système de valeurs dans lequel l’évolution humaine est enchâssée.
2. Le structuralisme
La notion centrale est la structure - étudiée à la fois en linguistique, en anthropologie et en psychologie :
- En linguistique : Ferdinand de Saussure s’inspire de l’analyse économique et introduit le couple conceptuel signifiant/signifié. Ses travaux sont repris par le danois Louis Hjelmslev et l’américain Jakobson : Hjemslev présente le langage comme la double implication de deux structures indépendantes, expression et contenu. Enfin, Noam Chomsky, chercheur au MIT, dégage une grammaire générative, ensemble de règles linguistiques universelles, au fondement de toute langue possible. Il ouvre la voie aux sciences cognitives.
- En anthropologie : Claude Lévi-Strauss pose le primat des structures intellectuelles sur le développement social et adopte un point de vue synchronique, étudiant les sociétés dites primitives à la lumière des structures dégagées, réduisant ainsi le rôle de l’histoire. Il cherche les invariants capables d’expliquer l’équilibre social.
- En psychologie : c’est
la Gestalttheorie
de l’école allemande (travaux sur la psychologie de la forme dans le domaine des perceptions) ; puis Jean Piaget, qui s’intéresse au développement de l’intelligence chez l’enfant. L’intelligence est décrite, à travers une série de stades de développement, comme la capacité de construire en permanence des structures, qui s’établissent par autorégulation.
3. La cybernétique
Due au mathématicien américain Norbert Wiener, la cybernétique est la science générale de la régulation et des communications dans les systèmes naturels et artificiels. La tâche du cybernéticien consiste :
a. à reconnaître la structure et l’état interne de la machine ou de l’animal ;
b. à décrire les relations qu’elle entretient avec son environnement ;
c. à prévoir son comportement et son évolution dans le temps.
Pour se représenter le fonctionnement d’une machine ou d’un animal, plusieurs concepts s’avèrent utiles :
a. les affecteurs (ou capteurs), servant à percevoir les modifications de l’environnement ;
b. les effecteurs, moyens d’action sur l’environnement ;
c. la boîte noire, élément structurel, dont le fonctionnement interne est ignoré et qui n’est considéré que sous l’aspect de ses entrées et de ses sorties ;
d. les boucles de rétroactions (ou feed-back) : on constate une boucle de rétroaction lorsque la grandeur de sortie d’une boîte noire réagit sur la grandeur d’entrée, selon un processus de bouclage. Dans ce dernier cas, on n’a plus seulement affaire à une simple relation de cause à effet, mais à une causalité non-linéaire, plus complexe, où l’effet rétroagit sur la cause. Il existe deux sortes de feed-back : le feed-back positif (amplificateur) et le feed-back négatif (compensateur).
La cybernétique a permis de faire émerger les bases scientifiques d’une analyse rigoureuse des concepts d’organisation et de commande.
4. La théorie de l’information
La théorie de l’information schématise de manière standard la communication comme suit : toute information est un message envoyé par un émetteur à un récepteur en fonction d’un code déterminé. Le postulat de Shannon est que, pour théoriser l’information, il est nécessaire de faire abstraction de la signification des messages. C’est le point de vue du théoricien, mais aussi de l’ingénieur : le contenu du message n’a pas d’incidence sur les moyens de le transporter. Seule compte la quantité d’information à transmettre, mesurable selon la théorie de Shannon. L’objectif de celui-ci, ingénieur d’une compagnie américaine de téléphone (BELL), était de minimiser le coût des communications par une utilisation plus efficace des canaux de transmission.
La théorie de l’information de Claude Shannon regroupe les lois mathématiques concernant le transfert de signaux dans des canaux matériels finis. Cette théorie est applicable à la transmission des signaux artificiels aussi bien qu’à la linguistique ou au système nerveux.
BASE BIBLIOGRAPHIQUE
- Norbert Wiener, Cybernétique et société, 1971, 10/18.
- Ludwig von Bertalanffy, Théorie générale des systèmes, 1993, Dunod.
- Francisco J. Varela, Autonomie et connaissance, Essai sur le vivant, 189, Seuil.
- Daniel Durand, La systémique, 1971, 8° édition corrigée : 1998, PUF, coll. "Que sais-je ?".
- Herbert A. Simon, Science des systèmes, science de l'artificiel, 1991, Dunod.