Il se confirme que l'élection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence iranienne, le 24 juin dernier, a profondément changé la donne en Iran et dans toute la région. En à peine six mois, ce conservateur laïque, vétéran des pasdarans et de la guerre contre l'Irak, s'est montré de plus en plus actif, poussant les feux sur tous les fronts dans une violente logique de guerre froide qui rappelle les excès de la propagande communiste - celle de Mao ou de Khrouchtchev plus encore que celle de Brejnev.
Le premier front est celui du programme nucléaire. Après avoir savamment gradué pendant trois ans le chaud et le froid, Téhéran a accéléré le rythme, au point que la principale menace occidentale, le recours au Conseil de sécurité des Nations unies, est en passe de se réaliser. La partie, pour autant, est loin d'être terminée. Si la Chine et la Russie se sont ralliés à l'idée de ce recours, elles ne sont pas prêtes à voter des sanctions, tandis que l'Iran a tout intérêt, de son côté, à ménager ces deux puissances. En fait, sur ce point plus encore que sur d'autres, le président n'est pas le seul décideur, et la position finale n'est probablement pas arrêtée, d'autant que l'Iran est encore, selon la plupart des experts, à plusieurs années de pouvoir acquérir la bombe. Il reste que la menace de sortir du TNP et de cesser sa coopération avec l'Agence internationale de l'énergie atomique est crédible, voire banale : c'est ce qu'a fait la Corée du Nord, qui a dénoncé le traité sans être autrement inquiétée, sans parler d'Israël, du Pakistan et de l'Inde, qui ne l'ont jamais signé.
Mais il y a encore d'autres défis. A propos d'Israël, Ahmadinejad a poussé les feux comme jamais, demandant dès septembre que l'Etat hébreu soit "rayé de la carte" et mettant en doute la réalité de l'holocauste. En confirmant, dans un tout récent discours, que "les sionistes sont en passe d'être anéantis" et "l'occupation de la Palestine de se terminer", il est allé plus loin que le Hamas lui-même qui, fort de sa victoire électorale, s'est dit prêt à faire la paix sur les frontières de 1967. Plus concrètement, le président iranien a scellé une alliance stratégique avec la Syrie et rencontré à Damas, en janvier, les représentants des mouvements palestiniens les plus radicaux. Apparemment, le président iranien poursuit deux objectifs : empêcher un accord israélo-palestinien et maintenir ainsi un abcès de fixation entre le monde arabe et l'Occident, mais aussi désigner d'avance le coupable à la vindicte publique en cas d'attaque d'Israël contre ses sites nucléaires.
L'activisme développé dans l'affaire des caricatures de Mahomet relève du même calcul. L'Iran a non seulement organisé des manifestations contre les ambassades européennes, mais pris l'initiative de demander la convocation d'une réunion de l'Organisation de la conférence islamique. Non sans demander la mise sur le même plan de ce "blasphème" avec le délit de négationnnisme, déjà condamné en Occident à propos de l'holocauste. Encore une manière d'occuper une position centrale au sein du monde musulman, sunnite comme chiite, et aussi de changer la donne émotionnelle après la stupeur du 11 septembre: le monde islamiste cesse d'être l'agresseur terroriste pour retrouver son statut de victime, mais d'une victime qui se défend en contrattaquant sur ce qu'il croit être le même terrain..
Reste l'Irak, qui est pour l'Iran à la fois un défi - en raison de la proximité des Américains - et une opportunité, avec l'arrivée au pouvoir des chiites. Sur ce front, un nouveau succès a été enregistré avec la reconduction au poste de premier ministre d'Ibrahim Jaafari, un homme considèré comme favorable à l'Iran, où il a séjourné sept ans en exil pendant la dictature de Saddam Hussein. On peut s'attendre que Téhéran continuera de maintenir plusieurs fers au feu, appuyant les diverses tendances chiites - y compris les partisans du chef radical Moqtada al-Sadr - mais aussi en partie la résistance sunnite anti-américaine, profitant de la lassitude de celle-ci vis-à-vis des "fous de dieu" étrangers, aux ordres de Zarqaoui et de ses tueurs de chiites.
Au total, Téhéran s'estime bien placé pour profiter d'un rapport des forces actuellement défavorable à une Amérique affaiblie par les guerres d'Irak et d'Afghanistan, mais aussi par les difficultés politiques et budgétaires de George Bush, par les revers subis en Amérique latine, etc. En tant que pays relativement démocratique en comparaison des monarchies arabes et autres dictatures plus ou moins laïques du monde musulman, l'Iran se glisse dans la brèche ouverte par les transformations du "grand Moyen-Orient" voulues par l'Amérique, et qui ne conduisent qu'à l'essor de l'islamisme. Et le programme qu'il propose aux masses musulmanes - un mélange de nationalisme et d'islamisme -, outre qu'il est l'oeuvre d'une minorité face à la majorité sunnite et ne peut donc prétendre au leadership, est tout de même moins inquiétant que le "khalifat" apatride souhaité par Zawahiri et Zarkaoui, que la charia encore plus moyennageuse préchée par Ben Laden et autres talibans...
Reste à savoir si les dirigeants de Téhéran pourront résister au "vertige du succès" et continuer à maîtriser, face à une communauté internationale forcément plus vigilante devant l'accélération actuelle, le petit jeu des défis et concessions, provocations et reculades qui leur a plutôt réussi jusqu'à présent. Le brinkmanship, le goût des "parties au bord du gouffre" a été l'une des tentations les plus souvent dénoncées pendant la guerre froide...