Les fonds américains irriguent l'industrie de défense européenne ?
Quel est l'objectif d'un fond de pension américain ? Faire du pognon !
Doit-on s'étonner que les puissants fonds d'investissement américains les Blackstone, KKR, Carlyle, One Equity Partner... se penchent sur les entreprises européennes à fort potentiel de croissance ?
Doit-on s'étonner que le fric américain s'attache à débusquer le fric de l'avenir ? Pourquoi débourser des milliards de dollars en R&D alors que l'on peut s'offrir à moindre coût des brevets d'entreprises de frenchies qui ne connaissent rien au business ?
Mais le danger américain est un écran de fumée. Ceux qui ont réellement besoin de se doter de technologie à bas coût sont les chinois. Eux ne s'intérresent pas seulement aux entreprises européennes mais aussi et surtout aux sociétés américaines.
Les cabinets d'analyse d'Asset Management et de Veille Industrielle ne sont pas si nombreux de par le monde. Actuellment plus de 30 % de leur CA est généré par les demandes des chinois...
Reste l'analyse, fort intéressante, des motivations de ces investisseurs américains, dont l'attrait pour les firmes européennes travaillant pour la défense est, quoi qu'il en soit, "indiscutablement stratégique pour l'Europe, qui y perd les moyens militaires de sa souveraineté et les capacités connexes de recherche et développement", prévient l'étude de la délégation aux affaires stratégiques du ministère français de la défense.
Son auteur, Thomas Guenole, a identifié cinq critères qui semblent guider les décisions des fonds américains. Deux de ces critères sont assez classiques, concernant des investisseurs. Les fonds jouent ainsi le rôle de société de capital-risque vis-à-vis de "jeunes pousses" à fort potentiel dans des secteurs de pointe (nanotubes de carbone, gels de décontamination radioactive, acier à faible émission de CO2...). Ils convoitent aussi des entreprises mal gérées ou sous-valorisées dans le but de dégager une plus-value après restructuration. Ce fut le cas du cartonnier Otor, repris par Carlyle.
Plus stratégique apparaît le critère d'"anticipation de la demande américaine" distingué par l'étude. "Le partenariat public-privé est au cœur du dispositif d'intelligence économique des Etats-Unis", rappelle M. Paillard. Par leurs liens avec les élites politiques, administratives et financières américaines - voire, parfois, avec les services de renseignement -, les fonds d'investissement peuvent avoir une vision à long terme des besoins en équipement du Department of Defense, le ministère de la défense.
"Lorsque, sur un secteur donné du marché américain, ils estiment que la hausse de la demande va surpasser les capacités de l'offre, ils se repositionnent en conséquence , écrit M. Guenole. On peut donc logiquement déduire qu'il est possible d'anticiper les prochaines cibles des fonds d'investissement américains en Europe par un travail de veille quant aux évolutions majeures du marché américain."
Les prises de participation dans les chantiers navals allemands (HDW) par One Equity Partner, le contrôle du motoriste italien Finmeccanica par Carlyle, l'approche de Rheinmetall (systèmes de défense terrestres et aériens) par Carlyle, appartiennent à cette logique. "Le marché de la sécurité intérieure connaissant une très forte dynamique de hausse aux Etats-Unis, (...) on peut s'attendre à des prises de contrôle sur ce secteur en Europe", prédit aujourd'hui l'auteur de l'étude.
La constitution de véritables pôles sectoriels à partir d'une "entreprise plate-forme" et l'acquisition de "banques de données et de vecteurs de communication" sont les deux derniers critères d'investissement identifiés par M. Guenole. Il cite "la prise de contrôle de l'entreprise [de réservation de voyages] Amadeus, pour laquelle sont cités notamment les fonds Carlyle et Blackstone", mais qui a finalement été reprise par les fonds britanniques BC Partners et Cinven, associés à trois compagnies aériennes (dont Air France).
Ou "l'affaire Eutelsat" , du nom de l'opérateur européen de satellites convoité par les fonds américains Texas Pacific Group (TPG) et Spectrum, finalement neutralisés dans le capital grâce aux européens Eurazeo et Cinven.
L'étude du ministère de la défense ne lèvera pas complètement les soupçons et les fantasmes. En mars, un rapport de deux députés français, Bernard Deflesselles (UMP, Bouches-du-Rhône) et Jean Michel (PS, Puy-de-Dôme), sur "La participation de capitaux étrangers aux industries européennes d'armement", pointait du doigt le parcours de certains cadres issus des services de renseignement américains. Un constat qui "laisse à penser que ces derniers entretiennent des liens étroits avec la communauté du renseignement et l'administration américaines", notent les députés.
Carlyle a ainsi été dirigé, entre 1989 et 2003, par Franck Carlucci, ancien directeur adjoint de la CIA pendant le mandat de Jimmy Carter à la tête des Etats-Unis et secrétaire à la défense sous la présidence de Ronald Reagan. Le rapport parlementaire cite aussi "le cas du Paladin Capital Group, société de capital-investissement dont l'équipe dirigeante comprend James Woosley, ancien directeur de la CIA et membre du Defense Policy Board du Pentagone, ou encore Kenneth Minihan, ancien directeur de la National Security Agency [NSA] ".
Autre cas plus connu en France : le directeur général de Gemplus, Alex Mandl, nommé après l'arrivée dans le capital du fonds TPG, "a été un temps administrateur d'In-Q-Tel, société de capital-risque créée par la CIA", affirment les députés.
Plus pragmatique, M. Paillard souligne que les fonds d'investissement américains contribuent largement, par leurs capitaux et leur action, à la modernisation de l'industrie de défense en Europe. "L'Union européenne n'a pas le capital pour financer le développement de l'industrie civile et militaire ; il y a pénurie de capitaux, absence de fonds de pension, souligne-t-il. La vraie urgence serait de remodeler les marchés européens de capitaux."
